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À la Conférence de Genève (OIT), Samory Oulde Beye dénonce le travail forcé en Mauritanie

Modifié le: 9/06/2017, 16h11

Depuis Genève et en direct de la Commission des Normes de la Conférence Internationale du Travail, Samory Oulde Beye, Secrétaire Général du principal syndicat de Mauritanie (CLTM) dénonce les pratiques esclavagistes encore à l’œuvre dans son pays. Il répond à un interview de Santiago Fischer.

-Samory, quel est l’ampleur du travail forcé en Mauritanie, à l’heure qu’il est ?

L’esclavagisme est une pratique historiquement ancrée dans la société mauritanienne. Mais son ampleur atteint aujourd’hui des sommets, avec une estimation de près de 250 000 esclaves sur une population de 4 millions d’habitants. Un mauritanien sur huit est un travailleur forcé. Il est surtout répandu dans les secteurs de l’agriculture, du bétail mais aussi du travail domestique. Beaucoup de ces personnes sont issues de familles qui, depuis des siècles, n’ont connu que ces conditions d’avilissement. Ils ne touchent pas de salaires, n’ont aucun bien personnel, leur logement est précaire et subissent des violences physiques et psychologiques.

Pire : les enfants sont séparés des parents pour être vendus ou offerts à un autre « maître » dans le besoin. Toute mobilisation de leur part s’avère très complexe car ils ont intériorisé et accepté leur condition. Ils n’ont pas conscience qu’ils peuvent dénoncer leurs « maîtres », alors que cette pratique est illégale.

-La Mauritanie a en effet ratifié en 1962 la Convention 62, qui interdit toute forme de travail forcé. Le pays a-t-il montré depuis des signes de bonnes volontés ?

Depuis plus de 50 ans, les différents gouvernements qui se sont succédés nous baladent en lançant des plans nationaux ou autres stratégies censés lutter contre l’esclavagisme. Mais nous ne voyons aucun résultat concret  ! C’est pour cela que la CLTM a introduit une plainte auprès de l’OIT, plus précisément auprès de la Commission d’Application des Normes. Nous y avons témoigné ce vendredi 9 juin 2017 et espérons que nos arguments les auront convaincu.

-Que peut-on attendre comme résultat de cette commission ?

Je pense que le fait d’être épinglé internationalement parmi 24 pays pour des manquements à des normes du travail universellement reconnues et qui plus est pour violation d’une convention fondamentale qu’est le travail forcé, peut s’avérer gênant pour le pays. Cela peut amener à impulser un véritable électrochoc à mon gouvernement et le pousser à réaliser des actions pour lutter contre ce phénomène. Nous voulons que l’OIT supervise davantage la situation dans le pays et apporte une assistance technique aux ministères concernés pour voir aboutir des solutions. L’OIT doit pouvoir faire pression sur mon pays afin qu’il respecte ses engagements. Il ne suffit pas de ratifier pour croire que l’on a tout accompli. Á partir de cette étape, tout reste encore à faire…Nous souhaiterions des interventions de l’ensemble de la communauté internationale et de toutes les bonnes volontés afin que ce phénomène odieux soit éradiqué définitivement du pays.

-Etes-vous optimiste sur la volonté de votre gouvernement à apporter des solutions ?

Je suis sceptique. En effet, la classe dominante au pouvoir est très traditionaliste et conservatrice. Elle pratique elle-même le travail forcé, sans se poser la question de sa légalité. Ils mettent en avant que l’Islam, la religion dominante, leur dicte cela. C’est évidemment totalement faux, ils essaient juste de justifier des pratiques ignobles à travers des interprétations erronées de l’Islam. Pour protéger ses intérêts, cette classe au pouvoir n’hésite pas à réprimer des défenseurs des droits de l’Homme et à violenter des manifestants pacifiques. Mais tout le soutien que nous recevons ici à Genève de la part de travailleurs et de beaucoup d’États nous regonfle à bloc et nous redonne de l’espoir pour continuer la lutte en Mauritanie.

Santiago Fischer