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À la Conférence de Genève (OIT), Samory Oulde Beye dénonce le travail forcé en Mauritanie

Modifié le: 12/07/2017, 12h01

Samory Ould Beye, le Secrétaire Général du principal syndicat de Mauritanie (CLTM) dénonçait les pratiques esclavagistes encore à l’œuvre dans son pays devant la Commission des Normes de l’OIT à Genève. Au termes des discussions, ce cas de violation de la Convention 29 a mené à de nouvelles conclusions contraignantes pour le gouvernement mauritanien.

Interview de notre Chargé de Plaidoyer Politique, Santiago Fischer :

-*Samory, quel est l’ampleur du travail forcé en Mauritanie, à l’heure qu’il est ?

L’esclavagisme est une pratique historiquement ancrée dans la société mauritanienne. Mais son ampleur atteint aujourd’hui des sommets, avec une estimation de près de 250 000 esclaves sur une population de 4 millions d’habitants. Un mauritanien sur huit est un travailleur forcé. Il est surtout répandu dans les secteurs de l’agriculture, du bétail mais aussi du travail domestique. Beaucoup de ces personnes sont issues de familles qui, depuis des siècles, n’ont connu que ces conditions d’avilissement. Ils ne touchent pas de salaires, n’ont aucun bien personnel, leur logement est précaire et subissent des violences physiques et psychologiques.

Pire : les enfants sont séparés des parents pour être vendus ou offerts à un autre « maître » dans le besoin. Toute mobilisation de leur part s’avère très complexe car ils ont intériorisé et accepté leur condition. Ils n’ont pas conscience qu’ils peuvent dénoncer leurs « maîtres », alors que cette pratique est illégale.

-*La Mauritanie a en effet ratifié en 1962 la Convention 62, qui interdit toute forme de travail forcé. Le pays a-t-il montré depuis des signes de bonnes volontés ?

Depuis plus de 50 ans, les différents gouvernements qui se sont succédés nous baladent en lançant des plans nationaux ou autres stratégies censés lutter contre l’esclavagisme. Mais nous ne voyons aucun résultat concret  ! C’est pour cela que la CLTM a introduit une plainte auprès de l’OIT, plus précisément auprès de la Commission d’Application des Normes. Nous y avons témoigné ce vendredi 9 juin 2017 et espérons que nos arguments les auront convaincu.

-*Que peut-on attendre comme résultat de cette commission ?

Je pense que le fait d’être épinglé internationalement parmi 24 pays pour des manquements à des normes du travail universellement reconnues et qui plus est pour violation d’une convention fondamentale qu’est le travail forcé, peut s’avérer gênant pour le pays. Cela peut amener à impulser un véritable électrochoc à mon gouvernement et le pousser à réaliser des actions pour lutter contre ce phénomène. Nous voulons que l’OIT supervise davantage la situation dans le pays et apporte une assistance technique aux ministères concernés pour voir aboutir des solutions. L’OIT doit pouvoir faire pression sur mon pays afin qu’il respecte ses engagements. Il ne suffit pas de ratifier pour croire que l’on a tout accompli. Á partir de cette étape, tout reste encore à faire…Nous souhaiterions des interventions de l’ensemble de la communauté internationale et de toutes les bonnes volontés afin que ce phénomène odieux soit éradiqué définitivement du pays.

-*Etes-vous optimiste sur la volonté de votre gouvernement à apporter des solutions ?

Je suis sceptique. En effet, la classe dominante au pouvoir est très traditionaliste et conservatrice. Elle pratique elle-même le travail forcé, sans se poser la question de sa légalité. Ils mettent en avant que l’Islam, la religion dominante, leur dicte cela. C’est évidemment totalement faux, ils essaient juste de justifier des pratiques ignobles à travers des interprétations erronées de l’Islam. Pour protéger ses intérêts, cette classe au pouvoir n’hésite pas à réprimer des défenseurs des droits de l’Homme et à violenter des manifestants pacifiques. Mais tout le soutien que nous recevons ici à Genève de la part de travailleurs et de beaucoup d’États nous regonfle à bloc et nous redonne de l’espoir pour continuer la lutte en Mauritanie.

Des conclusions contraignantes suite aux dénonciations

Le cas de la Mauritanie sur le non respect de la Convention 29 a été traité par la Commission des Normes pendant la Conférence Internationale du Travail de cette année. Au termes des discussions, la Commission s’est déclarée vivement préoccupée par la persistance de l’esclavage à grande échelle en dépit de nombreuses discussions en son sein. La Commission est déçue que le gouvernement n’ait engagé que très peu de poursuites à l’égard des auteurs de crime d’esclavage depuis le dernier examen de ce cas.

Prenant en compte la discussion qui a eu lieu sur ce cas, la Commission a prié instamment le gouvernement de la Mauritanie de :

  1. Appliquer strictement la loi de 2015 contre l’esclavage pour garantir que les responsables de pratiques esclavagistes font effectivement l’objet d’enquêtes, qu’ils sont poursuivis, sanctionnés et purgent une peine à la mesure de la gravité du crime ;
  2. Fournir des informations sur le nombre de cas d’esclavage dénoncés auprès des autorités, le nombre de ceux qui ont abouti à une action en justice, et le nombre et la nature des condamnations prononcées ;
  3. Fournir des informations sur les mesures de réparation prises en faveur des victimes ;
  4. Renforcer l’inspection du travail et autres mécanismes d’application de la loi pertinents afin de combattre l’imposition du travail forcé ;
  5. Constituer des unités spécialisées au sein du ministère public et des forces de l’ordre pour rassembler les preuves et diligenter les procédures judiciaires correspondantes ;
  6. Veiller à ce que les poursuites engagées devant les tribunaux spéciaux pour les crimes d’esclavage soient facilitées et traitées dans un délai raisonnable, des campagnes d’information étant menées sur les condamnations encourues ;
  7. Établir des indicateurs clairs et objectifs pour évaluer si la feuille de route pour la lutte contre les séquelles de l’esclavage est pleinement mise en œuvre ;
  8. Réaliser une analyse complète sur la nature et l’incidence de l’esclavage pour permettre d’affiner les actions visées pour éradiquer ce fléau ;
  9. Accroître la visibilité des campagnes de sensibilisation en direction du public, des victimes, de la police, des autorités administratives, judiciaires et religieuses ;
  10. Faciliter l’intégration sociale et économique des victimes en assurant l’accès aux services et ressources leur permettant de reconstruire leur vie et de ne pas retomber dans l’esclavage ;
  11. Fournir des informations détaillées sur les opérations, programmes et ressources dont disposent l’Agence nationale pour la lutte contre les séquelles de l’esclavage, l’insertion et la lutte contre la pauvreté, « Tadamoun » ;
  12. Veiller à ce que les victimes ayant dénoncé leur situation soient protégées contre des mesures de représailles et toutes pressions sociales, et libérer sans condition les personnes ayant dénoncé publiquement des situations d’esclavage.

A cet égard, la Commission demande au gouvernement mauritanien de continuer à solliciter activement l’assistance technique du BIT pour mettre en œuvre les recommandations et d’accepter une mission de haut niveau et de communiquer, à la prochaine réunion de novembre 2017, des informations détaillées sur les mesures prises pour mettre en œuvre ces recommandations.